Article 23 du DSA :
Suspension en cas d'abus répétés
Contenus manifestement illicites, signalements ou réclamations manifestement infondés : l'article 23 du DSA (Digital Services Act) oblige les plateformes à suspendre leurs services, ou le traitement des demandes, à l'égard de ceux qui en font un usage fréquent. Mais il encadre strictement cette suspension : avertissement préalable, durée limitée, appréciation au cas par cas et règles publiées à l'avance.
- 01Ce que prévoit l'article 23 du DSA
- 02Deux types d'utilisations abusives
- 03« Fréquemment » et « manifestement » : deux conditions
- 04Pas de suspension sans avertissement
- 05Une suspension temporaire
- 06Une appréciation au cas par cas
- 07Des règles publiées à l'avance
- 08Contester une suspension
- 09Un exemple concret
- 10Questions fréquentes sur l'article 23 du DSA
- Une plateforme doit suspendre la fourniture de ses services à l'utilisateur qui publie fréquemment des contenus manifestement illicites. Elle doit aussi suspendre le traitement des signalements ou réclamations de celui qui en soumet fréquemment de manifestement infondés.
- Les deux conditions sont cumulatives : la fréquence, et le caractère manifeste. Se tromper de bonne foi n'est pas abuser.
- La suspension doit être précédée d'un avertissement, limitée à une période raisonnable et décidée au cas par cas, selon des règles publiées dans les conditions générales.
- Une suspension se conteste toujours : réclamation interne, organisme de règlement extrajudiciaire certifié ou juge.
Ce que prévoit l'article 23 du DSA
L'article 23 du DSA vise ceux qui abusent des plateformes : en publiant sans cesse des contenus manifestement illicites, ou en submergeant les mécanismes de signalement et de réclamation de demandes manifestement infondées. Le considérant 63 explique pourquoi : ces abus nuisent à la confiance et portent atteinte aux droits des autres utilisateurs.
Mais l'article 23 du DSA ne se contente pas d'autoriser une sanction. Il en fixe les conditions, et ces conditions vous protègent. Une plateforme ne peut pas suspendre ses services à votre égard au titre de l'article 23 du DSA sans vous avoir averti, pour une durée indéterminée, sur la base d'un seul contenu ou de critères qu'elle n'aurait pas publiés.
L'article 23 du DSA protège la plateforme contre les abus. Il vous protège aussi contre les suspensions arbitraires.
Deux types d'utilisations abusives
1. Les fournisseurs de plateformes en ligne suspendent, pendant une période raisonnable et après avoir émis un avertissement préalable, la fourniture de leurs services aux destinataires du service qui fournissent fréquemment des contenus manifestement illicites.
2. Les fournisseurs de plateformes en ligne suspendent, pendant une période raisonnable et après avoir émis un avertissement préalable, le traitement des notifications et des réclamations soumises par l'intermédiaire des mécanismes de notification et d'action et des systèmes internes de traitement des réclamations prévus aux articles 16 et 20, respectivement, par des particuliers, des entités ou des plaignants qui soumettent fréquemment des notifications ou des réclamations manifestement infondées.
Le texte vise deux comportements différents, et prévoit pour chacun une mesure différente.
Publier fréquemment des contenus manifestement illicites
Soumettre fréquemment des signalements ou des réclamations manifestement infondés
Une obligation, pas une simple faculté
Le texte ne dit pas que les plateformes « peuvent » suspendre : il dit qu'elles « suspendent ». Lorsque les conditions sont réunies, la suspension est une obligation. C'est aussi ce qui la rend contrôlable : les conditions qui la déclenchent sont précises, et une plateforme qui suspend sans les respecter s'écarte du texte.
« Fréquemment » et « manifestement » : deux conditions
Dans les deux cas, la suspension suppose la réunion de deux conditions. Il ne suffit pas que l'une soit remplie.
La fréquence
Le caractère manifeste
Le seuil est élevé. Un contenu dont l'illicéité se discute, qui suppose d'analyser le contexte ou de trancher une question de droit, n'est pas « manifestement » illicite. De même, un signalement que la plateforme décide de ne pas suivre n'est pas forcément « manifestement » infondé : il peut être simplement discutable, ou erroné de bonne foi. Seul un signalement dont l'absence de fondement saute aux yeux de n'importe qui peut être pris en compte.
Se tromper n'est pas abuser. Seul ce qui est évident pour un profane, sans analyse, peut compter.
Contenu illicite, pas seulement contraire aux conditions générales
Le paragraphe 1 vise les contenus manifestement illicites, c'est-à-dire contraires à la loi. Une plateforme peut aussi sanctionner des violations répétées de ses conditions générales, mais elle le fait alors sur un autre fondement : le considérant 64 précise que l'article 23 du DSA n'empêche pas les plateformes de prendre d'autres mesures, « y compris par la violation de leurs conditions générales ». Ces mesures restent encadrées par l'article 14 du DSA, qui impose d'appliquer les conditions générales de manière diligente, objective et proportionnée, et elles se contestent par les mêmes voies.
Pas de suspension sans avertissement
Les deux premiers paragraphes de l'article 23 du DSA posent la même exigence : la suspension intervient « après avoir émis un avertissement préalable ». La plateforme ne peut pas suspendre par surprise.
Le considérant 64 précise ce que doit contenir cet avertissement :
Les motifs de l'éventuelle suspension
Les voies de recours disponibles
L'avertissement a une double utilité. Il vous permet de corriger votre comportement avant toute sanction. Et il vous permet de contester l'appréciation de la plateforme si vous estimez qu'elle se trompe.
Une suspension sans avertissement préalable ne respecte pas l'article 23 du DSA.
Si la plateforme décide ensuite de vous suspendre, elle doit encore vous adresser un exposé des motifs, conformément à l'article 17 du DSA. Le considérant 64 le rappelle expressément.
Une suspension temporaire
L'article 23 du DSA prévoit une suspension « pendant une période raisonnable ». Le considérant 64 parle de suspendre « temporairement ». Ce n'est donc pas une suppression : la mesure a vocation à prendre fin.
Le texte ne fixe pas de durée chiffrée. Ce qui est « raisonnable » s'apprécie au regard des critères du paragraphe 3, notamment la gravité des abus. Et la plateforme doit donner, dans ses conditions générales, des exemples des éléments dont elle tient compte pour déterminer la durée de la suspension (paragraphe 4).
Une appréciation au cas par cas
Lorsqu'ils décident d'une suspension, les fournisseurs de plateformes en ligne apprécient au cas par cas et en temps opportun, de manière diligente et objective, si le destinataire du service, le particulier, l'entité ou le plaignant se livre aux utilisations abusives visées aux paragraphes 1 et 2, en tenant compte de l'ensemble des faits et circonstances pertinents qui ressortent des informations dont ils disposent. Ces circonstances comprennent au moins les éléments suivants :
a) le nombre, en valeur absolue, d'éléments de contenus manifestement illicites ou de notifications ou de réclamations manifestement infondées, soumis au cours d'une période donnée ;
b) la proportion relative de ces éléments par rapport au nombre total d'éléments d'information fournis ou de notifications soumises au cours d'une période donnée ;
c) la gravité des utilisations abusives, y compris la nature des contenus illicites, et de leurs conséquences ;
d) lorsqu'il est possible de la déterminer, l'intention du destinataire du service, du particulier, de l'entité ou du plaignant.
Pas d'automatisme : la plateforme doit examiner chaque situation, « de manière diligente et objective ». Elle doit tenir compte de toutes les circonstances pertinentes, et au minimum de quatre critères.
Le nombre
La proportion
La gravité
L'intention
Ces critères sont aussi les vôtres. Si vous contestez une suspension, c'est sur eux que vous pouvez appuyer votre argumentation : un nombre faible, une proportion marginale, une gravité limitée, une absence d'intention.
Des règles publiées à l'avance
Les fournisseurs de plateformes en ligne énoncent de manière claire et détaillée, dans leurs conditions générales, leur politique relative aux utilisations abusives visées aux paragraphes 1 et 2, et donnent des exemples des faits et circonstances dont ils tiennent compte pour apprécier si certains comportements constituent des utilisations abusives et déterminer la durée de la suspension.
Vous devez pouvoir savoir à l'avance ce qui peut entraîner une suspension, et pour combien de temps. La plateforme doit exposer sa politique « de manière claire et détaillée » dans ses conditions générales, avec des exemples concrets.
C'est un bon réflexe, en cas de suspension, de relire cette politique et de la comparer à votre situation. Une suspension qui ne correspond à aucun des cas décrits, ou dont la durée excède ce que la politique annonce, est un argument à faire valoir.
Des chiffres publics
Les plateformes en ligne doivent aussi publier, dans leurs rapports de transparence, le nombre de suspensions prononcées au titre de l'article 23 du DSA, en distinguant les contenus manifestement illicites, les signalements manifestement infondés et les réclamations manifestement infondées (article 24, paragraphe 1, point b), du DSA).
Contester une suspension
Le considérant 64 est sans ambiguïté : les décisions prises au titre de l'article 23 du DSA « devraient toujours être susceptibles de recours » et sont soumises au contrôle du coordinateur pour les services numériques. Plusieurs voies s'offrent à vous. Elles ne sont pas hiérarchisées, et vous pouvez les combiner.
La réclamation interne auprès de la plateforme
Un organisme de règlement extrajudiciaire certifié
Le juge
Une plainte auprès du coordinateur pour les services numériques
Un exemple concret
Vous vendez sur une place de marché depuis plusieurs années et avez publié 400 annonces. Trois ont été retirées pour contrefaçon présumée. Sans avertissement préalable, la plateforme suspend votre compte vendeur pour « publication répétée de contenus illicites ». Vous contestez la suspension. Selon la façon dont vous rédigez votre réclamation, la plateforme aura, ou non, de quoi revenir sur sa décision.
- Aucune référence à la décision contestée
- Aucun argument sur les conditions de l'article 23 du DSA
- Aucun élément sur le nombre, la proportion ou l'intention
- Rien ne permet de conclure que la mesure n'était pas justifiée
- La décision est identifiée, avec sa date et sa référence
- L'absence d'avertissement préalable est relevée
- Le nombre et la proportion sont chiffrés
- Le caractère manifeste est contesté, pièces à l'appui
La seconde réclamation reprend point par point les conditions de l'article 23 du DSA : l'avertissement, la fréquence, le caractère manifeste et les critères du paragraphe 3. Elle donne à la plateforme, ou à l'organisme saisi, tout ce qu'il faut pour vérifier si la suspension était justifiée.
Questions fréquentes sur l'article 23 du DSA
Pas au titre de l'article 23 du DSA, qui impose un avertissement préalable précisant les motifs de l'éventuelle suspension et les voies de recours (considérant 64). L'absence d'avertissement est un argument fort dans votre réclamation.
Vérifiez toutefois le fondement invoqué par la plateforme : si elle s'appuie sur ses conditions générales plutôt que sur l'article 23 du DSA, la contestation passe par les règles de l'article 14 du DSA (application diligente, objective et proportionnée).
L'article 23 du DSA prévoit une suspension « pendant une période raisonnable », donc temporaire. Le considérant 64 laisse toutefois les plateformes libres de prévoir, dans leurs conditions générales, des mesures plus strictes pour les contenus manifestement illicites liés à des infractions graves. Dans tous les cas, la décision peut être contestée.
Pas si vos signalements sont sérieux. Le paragraphe 2 ne vise que les signalements « manifestement infondés », c'est-à-dire évidemment infondés pour un profane, sans aucune analyse de fond (considérant 63). Signaler souvent n'est pas abuser, pas plus qu'un signalement rejeté n'est un signalement abusif.
Le texte ne fixe pas de durée : il parle d'une « période raisonnable ». La plateforme doit donner, dans ses conditions générales, des exemples des éléments dont elle tient compte pour déterminer cette durée (paragraphe 4). Consultez-les et comparez-les à votre situation.
La suspension prévue au paragraphe 2 ne ferme que la réclamation interne, et seulement pour un temps. Vous pouvez toujours saisir un organisme de règlement extrajudiciaire certifié ou le juge, et contester la suspension elle-même. Si vous estimez qu'elle ne respecte pas l'article 23 du DSA, vous pouvez aussi saisir le coordinateur pour les services numériques (article 53 du DSA).
Le paragraphe 3 impose une appréciation « au cas par cas », « de manière diligente et objective », en tenant compte de l'ensemble des circonstances et d'au moins quatre critères. Une suspension déclenchée mécaniquement par un compteur, sans examen de la proportion, de la gravité ou de l'intention, s'accorde mal avec cette exigence.
Ce que l'article 23 du DSA impose à la plateforme
Texte officiel et sources
Articles
- Article 14 du DSA : application des conditions générales
- Article 16 du DSA : mécanismes de notification et d'action
- Article 17 du DSA : exposé des motifs
- Article 19 du DSA : exclusion des micro et petites entreprises
- Article 20 du DSA : système interne de traitement des réclamations
- Article 21 du DSA : règlement extrajudiciaire des litiges
- Article 24 du DSA : rapports de transparence, dont le nombre de suspensions prononcées au titre de l'article 23 du DSA
- Article 53 du DSA : droit d'introduire une plainte auprès du coordinateur pour les services numériques