Article 14 du DSA :
Exiger des règles claires et des sanctions proportionnées
Avant de vous sanctionner, une plateforme doit avoir annoncé ses règles. L'article 14 du DSA (Digital Services Act) l'oblige à expliquer clairement ce qu'elle interdit, comment elle modère et comment contester, à vous prévenir des changements importants, et surtout à appliquer ses règles de façon objective et proportionnée.
- 01Ce que l'article 14 du DSA vous garantit
- 02Qui est concerné ?
- 03Ce que les conditions générales doivent expliquer
- 04Des règles compréhensibles par tous
- 05Être informé des changements importants
- 06Des explications adaptées aux mineurs
- 07Appliquer les règles avec mesure
- 08Les obligations renforcées des très grandes plateformes
- 09Un exemple concret
- 10Questions fréquentes sur l'article 14 du DSA
- Toute plateforme doit indiquer dans ses conditions générales ce qu'elle interdit et comment elle modère : outils automatisés, intervention humaine, traitement des réclamations.
- Ces règles doivent être rédigées dans un langage clair et sans ambiguïté, et accessibles à tous.
- Vous devez être informé de toute modification importante de ces règles.
- Surtout, la plateforme doit les appliquer de manière diligente, objective et proportionnée, en tenant compte de vos droits fondamentaux, dont la liberté d'expression.
Ce que l'article 14 du DSA vous garantit
L'article 14 du DSA porte sur les conditions générales : le contrat, souvent long et rarement lu, que vous acceptez en créant un compte. C'est là que figurent les « règles de la communauté », les « standards » et les « politiques » au nom desquels une plateforme retire un contenu ou suspend un compte.
Le DSA ne retire pas à la plateforme la liberté de fixer ses propres règles : le considérant 45 rappelle qu'il respecte en principe sa liberté contractuelle. Mais il encadre la façon dont ces règles sont écrites, portées à votre connaissance et appliquées, dans un souci de transparence, de protection des utilisateurs et de prévention de conséquences « inéquitables ou arbitraires ».
Une plateforme peut choisir ses règles. Elle ne peut ni les cacher, ni les appliquer de façon arbitraire.
L'enjeu est très concret. La plupart des décisions de modération ne reposent pas sur la loi, mais sur les conditions générales. Lorsqu'une plateforme vous sanctionne, l'article 17 du DSA l'oblige à citer la clause appliquée. L'article 14 du DSA permet de vérifier que cette clause existait, qu'elle était claire, et qu'elle a été appliquée avec mesure.
Qui est concerné ?
L'article 14 du DSA fait partie des rares obligations qui s'imposent à tous les fournisseurs de services intermédiaires, quelle que soit leur taille. Il ne prévoit aucune exclusion des micro et petites entreprises.
Le DSA ne parle pas de « plateformes » à l'article 14, mais de fournisseurs de services intermédiaires. La notion regroupe trois catégories de services.
Le « simple transport » achemine les informations sans les stocker durablement : accès à internet, réseaux privés virtuels (VPN), services de noms de domaine.
La « mise en cache » stocke temporairement des informations pour accélérer leur transmission, comme les réseaux de diffusion de contenus.
L'« hébergement » stocke les contenus que vous lui confiez : réseaux sociaux, plateformes vidéo, places de marché, mais aussi hébergeurs de sites internet et services de stockage en ligne.
Pour simplifier la lecture, ce guide parle le plus souvent de « plateforme » ; tout ce qui est dit vaut pour l'ensemble des services intermédiaires, sauf les obligations réservées aux très grandes plateformes (section 08).
Côté utilisateurs, l'article protège tous les destinataires du service. Le considérant 2 y range les utilisateurs professionnels, les consommateurs et les autres utilisateurs : un particulier, un commerçant, un créateur, une association ou un média peuvent s'en prévaloir de la même façon.
Ce que les conditions générales doivent expliquer
Les fournisseurs de services intermédiaires incluent dans leurs conditions générales des renseignements relatifs aux éventuelles restrictions qu'ils imposent en ce qui concerne l'utilisation de leur service vis-à-vis des informations fournies par les destinataires du service. Ces renseignements comprennent des informations sur les politiques, procédures, mesures et outils utilisés à des fins de modération des contenus, y compris la prise de décision fondée sur des algorithmes et le réexamen par un être humain, ainsi que sur le règlement intérieur de leur système interne de traitement des réclamations. Ils sont énoncés dans un langage clair, simple, intelligible, aisément abordable et dépourvu d'ambiguïté, et sont mis à la disposition du public dans un format facilement accessible et lisible par une machine.
Le texte vise d'abord les « éventuelles restrictions » que la plateforme impose à l'utilisation de son service en ce qui concerne vos contenus. Autrement dit : ce qui est interdit ou limité, et ce qui peut vous arriver si vous ne respectez pas la règle. Pour simplifier, on peut regrouper ces informations en quatre grands thèmes.
Les règles applicables à vos contenus
Les politiques, procédures, mesures et outils de modération
La place des algorithmes et des humains
Le fonctionnement du système de réclamation
Le considérant 45 ajoute que la plateforme doit aussi fournir des informations aisément accessibles sur le droit de mettre fin à l'utilisation du service.
Des règles compréhensibles par tous
La dernière phrase du paragraphe 1 fixe deux exigences de forme.
Un langage clair, simple, intelligible, aisément abordable et dépourvu d'ambiguïté
Un format public, accessible et lisible par une machine
Une règle que l'on ne peut pas comprendre est une règle à laquelle on ne peut pas se conformer.
L'ambiguïté a une conséquence pratique. Si une clause est rédigée de façon floue, vous pouvez soutenir, dans votre réclamation, qu'elle ne permettait pas de prévoir que votre contenu serait sanctionné. Pour les consommateurs, le droit de l'Union prévoit en outre qu'en cas de doute sur le sens d'une clause, l'interprétation la plus favorable au consommateur prévaut (directive 93/13/CEE, article 5).
Être informé des changements importants
Les fournisseurs de services intermédiaires informent les destinataires du service de toute modification importante des conditions générales.
Une plateforme peut faire évoluer ses règles, mais elle doit vous prévenir de toute modification importante. Le considérant 45 en donne des exemples : un changement des règles relatives aux contenus autorisés sur le service, ou toute autre modification susceptible d'avoir une influence directe sur votre capacité à utiliser le service. L'information doit passer par des moyens appropriés : notification, courrier électronique, message dans l'application.
Le DSA ne fixe pas de préavis chiffré. Il impose seulement que vous soyez informé.
Des explications adaptées aux mineurs
Lorsqu'un service intermédiaire s'adresse principalement à des mineurs ou est utilisé de manière prédominante par des mineurs, le fournisseur de ce service intermédiaire explique les conditions et les éventuelles restrictions relatives à l'utilisation du service d'une manière compréhensible pour les mineurs.
Lorsqu'un service vise principalement les mineurs, ou est surtout utilisé par eux, ses règles doivent être expliquées d'une manière qu'un mineur peut comprendre. Le considérant 46 attend de ces services des « efforts particuliers ».
Le texte porte sur l'explication des conditions et des restrictions : la plateforme peut conserver un contrat juridique complet, à condition d'en proposer une présentation adaptée. Pour les parents, c'est un point d'appui utile lorsqu'un adolescent est sanctionné sans avoir pu comprendre la règle qu'on lui reproche. L'article 28 du DSA impose en outre aux plateformes accessibles aux mineurs des mesures pour assurer un niveau élevé de protection de leur vie privée, de leur sûreté et de leur sécurité.
Appliquer les règles avec mesure
Lorsqu'ils appliquent et font respecter les restrictions visées au paragraphe 1, les fournisseurs de services intermédiaires agissent de manière diligente, objective et proportionnée en tenant dûment compte des droits et des intérêts légitimes de toutes les parties impliquées, et notamment des droits fondamentaux des destinataires du service, tels que la liberté d'expression, la liberté et le pluralisme des médias et d'autres libertés et droits fondamentaux tels qu'ils sont consacrés dans la Charte.
C'est la disposition la plus utile pour contester une sanction. Les trois premiers paragraphes portent sur ce que les règles disent ; le quatrième porte sur la façon dont elles sont appliquées. Il pose quatre exigences.
De manière diligente
De manière objective
De manière proportionnée
En tenant compte des droits fondamentaux
Avoir une règle ne suffit pas : encore faut-il l'appliquer avec mesure.
Concrètement, l'article 14, paragraphe 4, du DSA vous donne trois angles pour contester une sanction :
- L'erreur d'appréciation : la règle invoquée ne visait pas votre contenu, compte tenu de son contexte.
- Le défaut d'objectivité : la règle ne vous a pas été appliquée comme à d'autres situations comparables.
- La disproportion : la sanction est excessive au regard du manquement reproché.
Ces arguments peuvent être soulevés dans une réclamation interne (article 20 du DSA), devant un organisme de règlement extrajudiciaire (article 21 du DSA) ou devant le juge.
Les obligations renforcées des très grandes plateformes
5. Les fournisseurs de très grandes plateformes en ligne et de très grands moteurs de recherche en ligne fournissent aux destinataires des services un résumé des conditions générales, y compris des mécanismes de recours et de réparation disponibles, concis, facilement accessible et lisible par une machine, dans un langage clair et dépourvu d'ambiguïté.
6. Les très grandes plateformes en ligne et les très grands moteurs de recherche en ligne au sens de l'article 33 publient leurs conditions générales dans les langues officielles de tous les États membres dans lesquels ils proposent leurs services.
Les très grandes plateformes en ligne et les très grands moteurs de recherche sont ceux qui comptent en moyenne au moins 45 millions d'utilisateurs actifs par mois dans l'Union et que la Commission européenne a désignés comme tels (article 33 du DSA). La Commission tient à jour la liste des services désignés. Ils ont deux obligations supplémentaires.
Un résumé des conditions générales
Des conditions générales dans votre langue
Un exemple concret
Vous animez depuis six ans une chaîne d'humour sur un réseau social. Votre compte est supprimé définitivement à cause d'un sketch, au motif d'une violation de la règle sur les contenus violents. Selon la façon dont vous rédigez votre réclamation, la plateforme aura, ou non, des raisons de revenir sur sa décision.
- Ni le compte ni la décision ne sont identifiés
- La clause invoquée n'est pas discutée
- Le contexte du contenu n'est pas expliqué
- Rien sur la proportionnalité de la sanction
- Clause identifiée et confrontée au contenu
- Contexte expliqué, avec les éléments qui le prouvent
- Proportionnalité invoquée : ancienneté, absence d'antécédent
- Demande principale et demande subsidiaire
La seconde réclamation ne se contente pas de protester : elle place la plateforme face aux exigences de l'article 14, paragraphe 4, du DSA. Si elle maintient sa décision, sa réponse devra être motivée (article 20 du DSA), et vous disposerez d'un dossier solide pour saisir un organisme de règlement extrajudiciaire.
Questions fréquentes sur l'article 14 du DSA
Oui, si ses conditions générales l'interdisent : le DSA laisse la plateforme libre de fixer des règles plus strictes que la loi. Mais elle doit les avoir annoncées clairement (article 14, paragraphe 1, du DSA) et les appliquer de façon diligente, objective et proportionnée (même article, paragraphe 4).
Oui. Le DSA retient une définition large : toutes les clauses qui régissent la relation entre la plateforme et ses utilisateurs, quel que soit leur nom ou leur forme. Règles de la communauté, standards, politiques et lignes directrices sont donc soumis aux mêmes exigences.
L'article 14, paragraphe 2, du DSA l'oblige à vous informer de toute modification importante. Si vous êtes sanctionné sur la base d'une règle nouvelle dont vous n'avez pas été informé, dites-le dans votre réclamation et demandez quelle version des conditions générales a été appliquée.
Si vous êtes un professionnel, le règlement P2B impose en outre un préavis d'au moins 15 jours. Un manquement répété peut aussi être signalé au coordinateur pour les services numériques de votre pays (article 53 du DSA).
Non. L'article 14, paragraphe 1, du DSA exige des règles publiques, facilement accessibles, et rédigées dans un langage clair et dépourvu d'ambiguïté. Relevez-le dans votre réclamation : une règle que vous ne pouviez ni trouver ni comprendre pouvait difficilement vous être appliquée.
Le DSA ne l'interdit pas en soi, mais la sanction doit rester proportionnée (article 14, paragraphe 4, du DSA). La gravité du manquement, votre ancienneté et l'absence d'antécédent sont autant d'éléments à faire valoir.
À titre de comparaison, pour les utilisateurs qui publient fréquemment des contenus manifestement illicites, l'article 23 du DSA prévoit une suspension pour une période raisonnable, et seulement après un avertissement préalable.
Le DSA ne l'impose qu'aux très grandes plateformes et aux très grands moteurs de recherche, qui doivent publier leurs conditions générales dans les langues officielles de tous les États membres où ils proposent leurs services (article 14, paragraphe 6, du DSA). Pour les autres services, d'autres règles peuvent s'appliquer, notamment le droit national de la consommation.
Les conditions générales doivent décrire la place des algorithmes et du réexamen humain dans la modération (article 14, paragraphe 1, du DSA). Pour votre cas précis, c'est l'exposé des motifs qui doit l'indiquer (article 17 du DSA). Et si vous contestez auprès d'une plateforme en ligne, la décision sur votre réclamation ne peut pas être prise uniquement par des moyens automatisés (article 20 du DSA).
Ce que l'article 14 du DSA impose à la plateforme
Guides liés
Texte officiel et sources
- Règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques (Digital Services Act - DSA)
- Règlement (UE) 2019/1150 promouvant l'équité et la transparence pour les entreprises utilisatrices de services d'intermédiation en ligne (P2B)
- Directive 93/13/CEE concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs
- Liste des très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche désignés, Commission européenne
Articles
- Article 3 du DSA : définitions, dont celle des conditions générales
- Article 17 du DSA : exposé des motifs
- Article 20 du DSA : système interne de traitement des réclamations
- Article 21 du DSA : règlement extrajudiciaire des litiges
- Article 23 du DSA : mesures de lutte et de protection contre les utilisations abusives
- Article 28 du DSA : protection des mineurs en ligne
- Article 33 du DSA : très grandes plateformes en ligne et très grands moteurs de recherche en ligne
- Article 53 du DSA : droit d'introduire une plainte auprès du coordinateur pour les services numériques