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⚖️ Guide DSA

Article 23 du DSA :
Suspension en cas d'abus répétés

Contenus manifestement illicites, signalements ou réclamations manifestement infondés : l'article 23 du DSA (Digital Services Act) oblige les plateformes à suspendre leurs services, ou le traitement des demandes, à l'égard de ceux qui en font un usage fréquent. Mais il encadre strictement cette suspension : avertissement préalable, durée limitée, appréciation au cas par cas et règles publiées à l'avance.

Article 23 du règlement (UE) 2022/2065
Applicable depuis le 17 février 2024
Mise à jour le 7 octobre 2026
Lecture : 13 minutes
À retenir en 30 secondes
  • Une plateforme doit suspendre la fourniture de ses services à l'utilisateur qui publie fréquemment des contenus manifestement illicites. Elle doit aussi suspendre le traitement des signalements ou réclamations de celui qui en soumet fréquemment de manifestement infondés.
  • Les deux conditions sont cumulatives : la fréquence, et le caractère manifeste. Se tromper de bonne foi n'est pas abuser.
  • La suspension doit être précédée d'un avertissement, limitée à une période raisonnable et décidée au cas par cas, selon des règles publiées dans les conditions générales.
  • Une suspension se conteste toujours : réclamation interne, organisme de règlement extrajudiciaire certifié ou juge.
01 — Le principe

Ce que prévoit l'article 23 du DSA

L'article 23 du DSA vise ceux qui abusent des plateformes : en publiant sans cesse des contenus manifestement illicites, ou en submergeant les mécanismes de signalement et de réclamation de demandes manifestement infondées. Le considérant 63 explique pourquoi : ces abus nuisent à la confiance et portent atteinte aux droits des autres utilisateurs.

Mais l'article 23 du DSA ne se contente pas d'autoriser une sanction. Il en fixe les conditions, et ces conditions vous protègent. Une plateforme ne peut pas suspendre ses services à votre égard au titre de l'article 23 du DSA sans vous avoir averti, pour une durée indéterminée, sur la base d'un seul contenu ou de critères qu'elle n'aurait pas publiés.

L'article 23 du DSA protège la plateforme contre les abus. Il vous protège aussi contre les suspensions arbitraires.

📌
Qui est concerné ?
L'article 23 du DSA ne vise que les plateformes en ligne, c'est-à-dire les hébergeurs qui diffusent au public les contenus de leurs utilisateurs : réseaux sociaux, plateformes de vidéo, places de marché, etc. L'article 19 du DSA exclut les micro et petites entreprises, ainsi que, pendant douze mois, celles qui viennent de perdre ce statut. Cette exclusion ne joue jamais pour les très grandes plateformes en ligne.
02 — Le champ

Deux types d'utilisations abusives

Le texte vise deux comportements différents, et prévoit pour chacun une mesure différente.

1

Publier fréquemment des contenus manifestement illicites

La plateforme suspend la fourniture de ses services à l'utilisateur concerné. Concrètement, il ne peut plus publier, ou plus utiliser tout ou partie du service, pendant la durée de la suspension.
2

Soumettre fréquemment des signalements ou des réclamations manifestement infondés

La plateforme suspend le traitement des signalements (article 16 du DSA) ou des réclamations (article 20 du DSA) de la personne concernée. Son compte n'est pas suspendu : ce sont ses demandes qui cessent d'être examinées pendant un temps.

Une obligation, pas une simple faculté

Le texte ne dit pas que les plateformes « peuvent » suspendre : il dit qu'elles « suspendent ». Lorsque les conditions sont réunies, la suspension est une obligation. C'est aussi ce qui la rend contrôlable : les conditions qui la déclenchent sont précises, et une plateforme qui suspend sans les respecter s'écarte du texte.

03 — Les conditions

« Fréquemment » et « manifestement » : deux conditions

Dans les deux cas, la suspension suppose la réunion de deux conditions. Il ne suffit pas que l'une soit remplie.

✓

La fréquence

Le texte vise celui qui publie ou soumet « fréquemment ». Un contenu isolé, un signalement ponctuel ou une réclamation unique ne peuvent pas, à eux seuls, justifier une suspension au titre de l'article 23 du DSA.
✓

Le caractère manifeste

Les contenus doivent être « manifestement » illicites, les signalements ou réclamations « manifestement » infondés. Le considérant 63 en donne la définition : c'est le cas « lorsqu'il est évident pour un profane, sans aucune analyse de fond », que le contenu est illicite ou que la demande est infondée.

Le seuil est élevé. Un contenu dont l'illicéité se discute, qui suppose d'analyser le contexte ou de trancher une question de droit, n'est pas « manifestement » illicite. De même, un signalement que la plateforme décide de ne pas suivre n'est pas forcément « manifestement » infondé : il peut être simplement discutable, ou erroné de bonne foi. Seul un signalement dont l'absence de fondement saute aux yeux de n'importe qui peut être pris en compte.

Se tromper n'est pas abuser. Seul ce qui est évident pour un profane, sans analyse, peut compter.

Contenu illicite, pas seulement contraire aux conditions générales

Le paragraphe 1 vise les contenus manifestement illicites, c'est-à-dire contraires à la loi. Une plateforme peut aussi sanctionner des violations répétées de ses conditions générales, mais elle le fait alors sur un autre fondement : le considérant 64 précise que l'article 23 du DSA n'empêche pas les plateformes de prendre d'autres mesures, « y compris par la violation de leurs conditions générales ». Ces mesures restent encadrées par l'article 14 du DSA, qui impose d'appliquer les conditions générales de manière diligente, objective et proportionnée, et elles se contestent par les mêmes voies.

04 — L'avertissement

Pas de suspension sans avertissement

Les deux premiers paragraphes de l'article 23 du DSA posent la même exigence : la suspension intervient « après avoir émis un avertissement préalable ». La plateforme ne peut pas suspendre par surprise.

Le considérant 64 précise ce que doit contenir cet avertissement :

1

Les motifs de l'éventuelle suspension

Vous devez savoir ce qui vous est reproché : quels contenus, quels signalements ou quelles réclamations la plateforme considère comme abusifs.
2

Les voies de recours disponibles

L'avertissement doit vous indiquer comment contester la décision envisagée.

L'avertissement a une double utilité. Il vous permet de corriger votre comportement avant toute sanction. Et il vous permet de contester l'appréciation de la plateforme si vous estimez qu'elle se trompe.

Une suspension sans avertissement préalable ne respecte pas l'article 23 du DSA.

Si la plateforme décide ensuite de vous suspendre, elle doit encore vous adresser un exposé des motifs, conformément à l'article 17 du DSA. Le considérant 64 le rappelle expressément.

05 — La durée

Une suspension temporaire

L'article 23 du DSA prévoit une suspension « pendant une période raisonnable ». Le considérant 64 parle de suspendre « temporairement ». Ce n'est donc pas une suppression : la mesure a vocation à prendre fin.

Le texte ne fixe pas de durée chiffrée. Ce qui est « raisonnable » s'apprécie au regard des critères du paragraphe 3, notamment la gravité des abus. Et la plateforme doit donner, dans ses conditions générales, des exemples des éléments dont elle tient compte pour déterminer la durée de la suspension (paragraphe 4).

⚠️
Des mesures plus strictes restent possibles
Le considérant 64 précise que l'article 23 du DSA est sans préjudice de la liberté des plateformes d'établir, dans leurs conditions générales, des mesures plus strictes pour les contenus manifestement illicites liés à des infractions graves, comme le matériel pédopornographique. Dans ces cas, la suppression définitive du compte reste possible.
06 — L'appréciation

Une appréciation au cas par cas

Pas d'automatisme : la plateforme doit examiner chaque situation, « de manière diligente et objective ». Elle doit tenir compte de toutes les circonstances pertinentes, et au minimum de quatre critères.

a

Le nombre

Combien de contenus manifestement illicites, ou de demandes manifestement infondées, au cours d'une période donnée ?
b

La proportion

Que représentent-ils par rapport à l'ensemble de votre activité sur la même période ? Trois contenus problématiques sur cinq publications, ce n'est pas la même chose que trois sur cinq cents. Ce critère protège particulièrement les utilisateurs très actifs : vendeurs, créateurs, médias.
c

La gravité

La nature des contenus et les conséquences des abus comptent. Tous les abus ne se valent pas.
d

L'intention

Lorsqu'il est possible de la déterminer, la plateforme doit tenir compte de l'intention de la personne. Une erreur de bonne foi ne s'apprécie pas comme une démarche délibérée.

Ces critères sont aussi les vôtres. Si vous contestez une suspension, c'est sur eux que vous pouvez appuyer votre argumentation : un nombre faible, une proportion marginale, une gravité limitée, une absence d'intention.

07 — La transparence

Des règles publiées à l'avance

Vous devez pouvoir savoir à l'avance ce qui peut entraîner une suspension, et pour combien de temps. La plateforme doit exposer sa politique « de manière claire et détaillée » dans ses conditions générales, avec des exemples concrets.

C'est un bon réflexe, en cas de suspension, de relire cette politique et de la comparer à votre situation. Une suspension qui ne correspond à aucun des cas décrits, ou dont la durée excède ce que la politique annonce, est un argument à faire valoir.

Des chiffres publics

Les plateformes en ligne doivent aussi publier, dans leurs rapports de transparence, le nombre de suspensions prononcées au titre de l'article 23 du DSA, en distinguant les contenus manifestement illicites, les signalements manifestement infondés et les réclamations manifestement infondées (article 24, paragraphe 1, point b), du DSA).

08 — Les recours

Contester une suspension

Le considérant 64 est sans ambiguïté : les décisions prises au titre de l'article 23 du DSA « devraient toujours être susceptibles de recours » et sont soumises au contrôle du coordinateur pour les services numériques. Plusieurs voies s'offrent à vous. Elles ne sont pas hiérarchisées, et vous pouvez les combiner.

1

La réclamation interne auprès de la plateforme

La suspension du service ou du compte fait partie des décisions que vous pouvez contester gratuitement auprès de la plateforme, dans un délai d'au moins six mois. Voir notre guide sur l'article 20 du DSA.
2

Un organisme de règlement extrajudiciaire certifié

Vous pouvez soumettre la décision à un organisme indépendant, sans passer d'abord par la réclamation interne. Voir notre guide sur l'article 21 du DSA.
3

Le juge

Le recours juridictionnel reste ouvert à tout moment, selon les règles de votre droit national.
4

Une plainte auprès du coordinateur pour les services numériques

Si vous estimez que la plateforme ne respecte pas l'article 23 du DSA lui-même (pas d'avertissement, pas de politique publiée, suspensions automatiques), l'article 53 du DSA vous permet de déposer une plainte auprès du coordinateur de votre pays. Cette plainte vise le manquement de la plateforme, pas votre litige individuel.
💡
Vos réclamations ne sont plus traitées ?
Si la plateforme a suspendu le traitement de vos réclamations au titre du paragraphe 2, la réclamation interne vous est temporairement fermée. Les autres voies, elles, restent ouvertes : l'organisme de règlement extrajudiciaire certifié, le juge et le coordinateur pour les services numériques.
09 — En pratique

Un exemple concret

Vous vendez sur une place de marché depuis plusieurs années et avez publié 400 annonces. Trois ont été retirées pour contrefaçon présumée. Sans avertissement préalable, la plateforme suspend votre compte vendeur pour « publication répétée de contenus illicites ». Vous contestez la suspension. Selon la façon dont vous rédigez votre réclamation, la plateforme aura, ou non, de quoi revenir sur sa décision.

✕ Réclamation insuffisante
« Mon compte vendeur a été suspendu injustement. Je n'ai rien fait de mal, rétablissez-le immédiatement. »
  • Aucune référence à la décision contestée
  • Aucun argument sur les conditions de l'article 23 du DSA
  • Aucun élément sur le nombre, la proportion ou l'intention
  • Rien ne permet de conclure que la mesure n'était pas justifiée
✓ Réclamation exploitable
« Le [date], mon compte vendeur [identifiant] a été suspendu pour publication répétée de contenus illicites (référence [n°]). Je n'ai reçu aucun avertissement préalable, contrairement à ce qu'exige l'article 23 du DSA. Les trois annonces retirées représentent moins de 1 % de mes 400 annonces publiées depuis [année]. Leur caractère illicite n'était pas manifeste : je joins les factures d'achat auprès de mon fournisseur. Je demande la levée de la suspension et une décision motivée. »
  • La décision est identifiée, avec sa date et sa référence
  • L'absence d'avertissement préalable est relevée
  • Le nombre et la proportion sont chiffrés
  • Le caractère manifeste est contesté, pièces à l'appui

La seconde réclamation reprend point par point les conditions de l'article 23 du DSA : l'avertissement, la fréquence, le caractère manifeste et les critères du paragraphe 3. Elle donne à la plateforme, ou à l'organisme saisi, tout ce qu'il faut pour vérifier si la suspension était justifiée.

10 — Vos questions

Questions fréquentes sur l'article 23 du DSA

Pas au titre de l'article 23 du DSA, qui impose un avertissement préalable précisant les motifs de l'éventuelle suspension et les voies de recours (considérant 64). L'absence d'avertissement est un argument fort dans votre réclamation.

Vérifiez toutefois le fondement invoqué par la plateforme : si elle s'appuie sur ses conditions générales plutôt que sur l'article 23 du DSA, la contestation passe par les règles de l'article 14 du DSA (application diligente, objective et proportionnée).

L'article 23 du DSA prévoit une suspension « pendant une période raisonnable », donc temporaire. Le considérant 64 laisse toutefois les plateformes libres de prévoir, dans leurs conditions générales, des mesures plus strictes pour les contenus manifestement illicites liés à des infractions graves. Dans tous les cas, la décision peut être contestée.

Pas si vos signalements sont sérieux. Le paragraphe 2 ne vise que les signalements « manifestement infondés », c'est-à-dire évidemment infondés pour un profane, sans aucune analyse de fond (considérant 63). Signaler souvent n'est pas abuser, pas plus qu'un signalement rejeté n'est un signalement abusif.

Le texte ne fixe pas de durée : il parle d'une « période raisonnable ». La plateforme doit donner, dans ses conditions générales, des exemples des éléments dont elle tient compte pour déterminer cette durée (paragraphe 4). Consultez-les et comparez-les à votre situation.

La suspension prévue au paragraphe 2 ne ferme que la réclamation interne, et seulement pour un temps. Vous pouvez toujours saisir un organisme de règlement extrajudiciaire certifié ou le juge, et contester la suspension elle-même. Si vous estimez qu'elle ne respecte pas l'article 23 du DSA, vous pouvez aussi saisir le coordinateur pour les services numériques (article 53 du DSA).

Le paragraphe 3 impose une appréciation « au cas par cas », « de manière diligente et objective », en tenant compte de l'ensemble des circonstances et d'au moins quatre critères. Une suspension déclenchée mécaniquement par un compteur, sans examen de la proportion, de la gravité ou de l'intention, s'accorde mal avec cette exigence.